Dimitar Berbatov appartient à la catégorie de joueurs que l'insupportable Jean-Michel Larqué ("je préfère un Krychowiak qui court à un Bodmer qui marche", une certaine idée du football) aimait à vilipender à longueurs d'émissions: celle des aristocrates des pelouses qui s'appuient exclusivement sur leurs facilités techniques et ne s'abaissent pas par principe à courir et transpirer. Comme d'autres spécimens de cette espèce en voie de disparition dans le jeu dit "moderne" (Valderrama, Pirlo, Riquelme, Thiago Motta, tous milieux et non attaquants d'ailleurs), le Bulgare (qui n'a pas mauvais goût) a passé le plus clair de sa carrière à marcher sur le terrain, promenant un regard détaché sur le match sans jamais manifester le moindre intérêt pour le replacement défensif ou un semblant de replacement défensif: guère surprenant qu'il n'ait jamais joué pour Mourinho, qui était capable de faire jouer Eto'o arrière latéral et se serait arraché les cheveux devant tant de nonchalance. Mais quand on est le sosie footballistique d'Andy Garcia et le joueur le plus cher de l'histoire du football de son pays, on peut se permettre de s'octroyer certains privilèges.
On peut adresser tous les reproches du monde à Berbatov, aimer ou détester le personnage ou préférer les marathoniens du front de l'attaque, mais il est incontestable que le Bulgare était un joueur infiniment doué, élégant, subtil techniquement, inventif, parfois brillant, et doté d'un remarquable sens du but. Des pions, le natif de Blagoevgrad en a planté quelques-uns: une petite centaine avec le Bayer Leverkusen entre 2001 et 2006, 46 en deux saisons avec les Spurs, une cinquantaine avec United entre 2008 et 2012 et une vingtaine avec Fulham. Sans perdre de vue le fait qu'il savait aussi se montrer altruiste et servir le caviar à la louche. En Premier League, le monsieur pèse tout de même 94 buts en 229 apparitions, pour une moyenne fort respectable de 0,4 pion par match. Sous le maillot de la sélection nationale, il est parvenu à dépasser au classement des buteurs les Stoichkov, Penev et Kostadinov pour s'installer sur le trône avec 48 réalisations en 78 sélections.
Dans les seize mètres, le Bulgare était comme en son royaume et ses armes étaient multiples: qualité et précision de frappe, adresse de volée, intelligence dans le placement et le jeu de remise (certaines des passes décisives qu'il a adressées sont dignes du maîtres du genre), présence dans le jeu aérien, technique largement au-dessus de la moyenne, contrôles aberrants, faculté à éliminer dans les petits espaces. S'il ne courait pas, c'est tout simplement qu'il n'en avait pas besoin: il savait se trouver au bon endroit au bon moment pour conclure l'affaire et placer un coup de tête parfait sans même avoir à sauter. A l'instar d'un Trézéguet ou d'un Klose, Berbatov était un véritable attaquant de surface, capable en prime de gestes étonnants. Certains (beaucoup) doutaient de sa capacité à réussir à Monaco. Réponse du monsieur: neuf buts en quinze rencontres sur la deuxième moitie de la saison 2013-2014.
Son dilettantisme lui a valu quelques accrochages avec certains entraîneurs, notamment avec Alex Ferguson, qui l'avait pourtant fait venir de Tottenham pour 38 millions d'euros, une somme colossale à l'époque. Au cours de la saison 2010-2011, Berbatov claque trois triplés et un mémorable quintuplé contre Blackburn, termine meilleur buteur du championnat à égalité avec Tevez mais ne figure pas sur la feuille de match de la finale de Champions League: un choix difficilement compréhensible, même si le technicien écossais ne manquait jamais une occasion de blâmer le manque de rigueur tactique (doux euphémisme) de son avant-centre. Il faut savoir ce qu'on attend d'un attaquant: qu'il se crève à monter au pressing et joue le rôle de premier défenseur (la vision dite "moderne") ou qu'il garde toute son énergie et sa lucidité pour se montrer décisif sur quelques actions (la vision dite "passéiste"). Le Bulgare garde une rancune tenace envers Ferguson, coupable de crime de lèse-majesté. Pourtant, le bonhomme ne manquait pas d"humour, lui qui exhiba après un but avec Fulham un t-shirt porteur d'un message clair à ses coéquipiers: "Keep calm and pass me the ball".




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