samedi 11 avril 2026

Platini-Zidane: le match des légendes

Vous ne manquerez pas, fidèle et avisé lectorat de la présente et indispensable gazette, de noter que ce titre racoleur digne des sites de bas-étage d'une toile souvent affligeante a d'emblée des faux airs de débat de café du commerce ("Et sinon toi Dédé t'en penses quoi toi de Trompe? Il dit pas que des conneries je trouve"). Néanmoins, comme disait Pinocchio, cette question revient souvent dans les discussions parfois houleuses et toujours passionnées entre véritables amateurs de la baballe ronde qui aiment à mettre ce genre de questions sur le tapis. Toujours vaillants et courageux en diable, nous avons donc décidé de nous mouiller et de trancher une bonne fois pour toutes, à l'instar du serial killer (du quoi?) dans La cité de la peur, tout en gardant présent à l'esprit qu'il ne faudrait surtout pas oublier Raymond Kopa, première véritable vedette du football français ballondorisée en 1958 et magnifique chef d'orchestre d'une non moins magnifique équipe lors du Mondial suédois cette même année. A l'heure où les réputations se font et se défont sur les réseaux sociaux et où la notion de célébrité devient une notion aussi fragile que la défense du Barça, il est salutaire de rappeler certaines vérités.

 

Commençons par dire que Platoche et Zizou présentent des profils très différents: le premier était très attiré par le but et une sorte de neuf et demi tandis que le second était un véritable meneur de jeu, même s'il a tout de même planté sa trentaine de pions en bleu. Le natif de Joeuf  a marqué 41 buts en 72 sélections, soit un ratio de 0,57 but par match, tandis que celui de Marseille a claqué 31 buts en 108 sélections, pour une moyenne de 0,29 pion par rencontre. Si les deux joueurs ont inscrit leur premier but en sélection contre les Tchèques et tous deux porté le maillot de la Juventus, Zidane donnait à voir une gestuelle nettement plus fluide et élégante que son aîné, même si Platini s'appuyait sur des qualités techniques exceptionnelles et qu'Agnelli l'a comparé à Nijinski et Manolete. Il y avait chez Zidane quelque chose qui relève de la grâce du danseur étoile, une maîtrise stylistique absolue, une finesse de tous les instants, tandis que Platini et ses cannes de serin, même s'il respirait la classe à dix kilomètres, donnait davantage dans le réalisme et l'opportunisme. Et si l'un était un leader par le jeu et le geste, l'autre était un meneur d'hommes né par le tempérament et l'intelligence (il n'a jamais pris de carton rouge en Coupe du Monde et ne serait pas passé à côté d'un deuxième Ballon d'Or à cause d'un coup de boule quelques jours avant le vote).

 

D'aucuns, qui de manière générale feraient mieux de la fermer, affirment doctement que Zidane est le plus grand parce qu'il a donné à la France son premier titre mondial. C'est aller un peu vite en besogne et oublier que l'immense Michel a offert au pays son premier titre tout court en plantant la bagatelle de neuf pions en cinq matches lors de l'Euro 84 (but contre le Danemark, triplé parfait face à la Belgique, nouveau triplé contre les Yougoslaves, pion de la qualification en demie et ouverture du score en finale, des questions dans le fond ou on passe à la suite?). C'est perdre de vue qu'avant son doublé en finale, Zizou fut très moyen et discret lors du Mondial 98, lors duquel il manqua deux matches suite à son expulsion contre l'Arabie Saoudite. Certes, il offrit un véritable récital contre le Portugal en 2000, tua les Angliches en 2004, et sa prestation éblouissante face au Brésil en 2006 restera comme un chef d’œuvre absolu, mais il n'a jamais dominé un tournoi de la tête et des épaules et du début à la fin comme Platini en 1984. Et Platoche a qualifié les Bleus pour leur première Coupe du Monde depuis douze ans en novembre 1977 et récidivé quatre ans plus tard contre les Pays-Bas. En 1986 au Mexique, il a ouvert la marque face à ses meilleurs ennemis italiens en huitièmes avant d'égaliser sur une cheville lors d'un quart de légende contre le Brésil à Guadalajara. Zidane fut souvent décisif, comme sur sa fameuse volée de Glasgow en 2002, mais Platini se montra très régulièrement au-dessus du lot.

 

Si la carrière d'un joueur ne se résume pas à ses simples statistiques et si Zidane laissera à jamais une impression visuelle proche de la magie pure, Platini pèse trois Ballons d'Or (qui, concédons-le, reviendraient logiquement à Maradona aujourd'hui), trois titres consécutifs de meilleur buteur du Calcio, plus de cent pions avec la Juve (contre une trentaine pour Zizou en cinq saisons), 127 buts en 214 matches et une coupe de France avec Nancy et 82 pions en 145 rencontres avec Saint-Etienne pour un titre. On nous rétorquera que Zizou a remporté trois coupes aux grandes oreilles de suite sur le banc du Real alors que Platini a failli en tant que sélectionneur lors de l'Euro 92. Ce à quoi nous répondrons qu'avec le matos à la disposition de Zidane (Sergio Ramos, Varane, Kroos, Modric, Benzema, Ronaldo et compagnie), l'entraîneur des poussins de l'ES Montgeron aurait sans doute gagné la Champions League. Et que si Zidane a inscrit un doublé de la tête sur corner et offert un titre mondial à un sélectionneur qui n'a pas hésité à aligner huit joueurs à vocation défensive en finale, Platoche fut le chef de file du carré magique et d'une équipe qui incarne pour l'éternité une certaine idée romantique du football et fit rêver la planète entière (entre Platini et Deschamps comme capitaine, choisis ton camp, camarade). Zizou fut sans doute plus brésilien que les Brésiliens en 2006, mais la bande à Platini était surnommée "les Brésiliens d'Europe". En outre, et pas seulement à vin, Zidane a toujours brillé par sa discrétion et sa neutralité sur le terrain politique, tandis que Platini s'est récemment payé Infantino, qui selon lui "aime les riches et les puissants" et "a viré autocrate". "Which side are you on?", chantait l'immortel Pete Seeger. Nous autres à LPC avons depuis longtemps fait notre choix.

 

 

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