"Nous avons généré plus de deux milliards de dollars de revenus, cela représente 31 millions de dollars par match. Aucun autre tournoi ne s'approche de ça. C'est un énorme succès": voilà le bilan que le sinistre Gianni Infantino, président de la FIFA et successeur de l'inénarrable Sepp Blatter, a dressé de la coupe du monde des clubs. L'intérêt sportif? Rien à cirer. La qualité des matches? On s'en tape. La surcharge du calendrier au terme d'une saison déjà éprouvante avec en prime des rencontres disputées par 35 degrés et un énorme taux d'humidité? A la trappe. Une seule chose compte aux yeux des dirigeants des instances du football: le pognon, le pèze, le flouze, les pépettes, les talbins, la thune, le fric, appelez ça comme vous voulez. Un seul mot d'ordre pour les argentiers du ballon rond: augmenter à tout prix le nombre de matches pour gonfler les recettes et les droits télé au mépris de la qualité des rencontres et de la santé des joueurs, qui ne doivent pas être considérés comme des vaches à lait sous prétexte qu'ils sont plus que grassement rémunérés. L'Euro 2024 fut par exemple d'un piètre niveau parce que les acteurs étaient tout simplement rincés, alors que la nouvelle formule de la Champions League n'avait pas encore vu le jour. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que les choses ne risquent pas d'aller en s'arrangeant.
La dernière lubie des instances internationales? Une Coupe du Monde à 64 équipes, au nom évidemment de l'ouverture et de l'universalisme, indécente hypocrisie quand on connaît les véritables desseins des dirigeants (rappelons qu'en 1970, seulement seize sélections participaient au tournoi mondial). A quoi sert la phase éliminatoire aujourd'hui? A écarter l'Azerbaïdjan et San Marin et accessoirement à nous priver de nos chers championnats nationaux pour de trop longues périodes. Il est désormais impossible pour une nation majeure de manquer le grand rendez-vous (exception faite de l'Italie, qui traverse un creux générationnel) et l'équivalent d'un France-Bulgarie 93 est aujourd'hui inimaginable. Il ne s'agit que d'un triste simulacre de phase de qualification qu'on devrait carrément abolir. La FIFA n'en finit plus d'écorner l'image de la plus belle des compétitions de football, à l'image de l'attribution du tournoi au Qatar en plein hiver avec des stades climatisés et des travailleurs séquestrés et à l'Arabie Saoudite au mépris des droits de l'homme et peut-être surtout de la femme ("ce sera la plus belle Coupe du Monde de l'histoire", a déclaré tranquillement Cristiano Ronaldo, qui a dû toucher un joli chèque des émirs pour faire de la pub à son pays d'adoption). Sans parler d'un Mondial à cheval sur trois pays (Canada, Etats-Unis, Mexique), sans aucune considération pour l'empreinte carbone du tournoi.
Après la mise en place de la Champions League new look qui certes a redonné un certain goût à la phase de groupe mais au coût de deux matches supplémentaires (d'autant que les deux dernières rencontres de la formule précédente comptaient souvent pour du beurre et permettaient aux entraîneurs de faire tourner), voilà que le serpent de mer de la Superligue refait surface. A 22 Sports Management (un nom qui fleure bon le romantisme de gauche) vient en effet d'annoncer la reprise de négociations avec l' UEFA avec sur la table la proposition suivante: deux groupes de 18 équipes (les plus riches, bien évidemment, qui se verraient protégés et ne joueraient que les unes contre les autres) et 96 autres réparties en quatre divisions avec un système de promotion et de relégation. Un méga-championnat continental à deux vitesses donc, avec d'un côté les puissants (Real, Bayern, PSG, Inter, Juventus, Liverpool, Arsenal et cie) assurés de devenir encore plus influents, et de l'autre les prolos, qui devraient s'estimer heureux d'avoir droit à une part du gâteau. But de la manœuvre: réduire au strict minimum l'incertitude sportive (la fameuse "glorieuse incertitude du sport") et assurer des revenus pérennes aux plus gros clubs. Terminés donc les Brest qui se qualifient pour les barrages, les succès de Lille contre le Real et les six points récoltés en deux matches par Qarabagh. Pas de place pour les petits poucets dans le néolibéralisme footballistique.
Il y a environ quarante ans, le regretté Didier Roustan, assisté de deux acolytes mythiques, Diego Maradona et Eric Cantona, créait le premier syndical mondial des joueurs. C'est le Pibe de Oro lui-même qui en avait eu l'idée après le Mondial 86 au Mexique, pendant lequel les rencontres se disputaient en pleine journée et plein cagnard pour permettre aux téléspectateurs européens de suivre la compétition depuis leur canapé et avec une bière fraîche à portée de main. Le numéro 10 argentin avait pu également observer de près la mascarade de Mondial 78 en Argentine, instrument de propagande au service du régime sanglant du général Videla, soutenu dans sa démarche par Joao Havelange, patron de la FIFA proche de la junte militaire brésilienne. Le passé n'est donc pas rose mais l'avenir s'annonce sombre. Les manœuvres politiques ont progressivement été remplacées par une folle course au pognon, et pourquoi donc se priver de s'en mettre plein les fouilles en pleine ère trumpiste et macroniste où l'indécence est érigée en règle et où les dividendes et le nombre de millionnaires explosent? Formidable machine à cash, le football est aujourd'hui aux mains de profiteurs qui se foutent comme de leur première action des amoureux et des principaux acteurs du jeu. Quelques jours après avoir brandi la menace d'une grève pour protester contre les cadences infernales, Rodri s'est gravement blessé, et les joueurs du PSG, éreintés après une saison interminable, ont payé un lourd tribut au succès. Au rythme où vont les choses, les patrons du ballon rond auront peut-être bientôt tué la poule aux œufs d'or. Mais, dans le même mouvement et la même folie prédatrice, notre sport favori également.




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