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vendredi 13 mars 2026

L' homme et le joueur

Faut-il séparer l'homme de son œuvre? En matière de littérature, il nous semble que oui, parce que sinon on passe par exemple à côté du Voyage au bout de la nuit, qui non seulement est un chef-d’œuvre absolu, mais en prime aurait pu être écrit par un communiste internationaliste, tant les premières pages sont un véritable réquisitoire contre l'absurdité de la guerre. Flaubert se tapait des jeunes éphèbes en Egypte et fréquentait allègrement les bordels, ce qui ne l'a pas empêché en toute simplicité d'inventer le roman moderne. La plupart des grands romanciers américains du vingtième siècle (Steinbeck, Fitzgerald, Hemingway, Faulkner, Bukowski) étaient des alcooliques notoires ("Sans l'alcoolisme, il n'y a pas de littérature américaine", disait Gilles Deleuze) et paradoxalement, souvent des types imbuvables. Sur bien des plans, Bob Dylan, premier rocker nobelisé, peut être considéré comme une star arrogante et hautaine. Parfois, l'homme et l’œuvre se trouvent alignés, comme c'est le cas pour Springsteen, dont l'intégrité et l'engagement reflètent parfaitement les valeurs qu'il défend dans ses textes.

 

Tentons maintenant d'amener ce débat sur le terrain du football, même s'il est difficile de parler d’œuvre pour un joueur. Parlons donc de carrière, d'attitude, de caractère, de personnalité, de comportement dans l'existence. Aujourd'hui, le prototype du joueur adulé par la masse ignare adepte des réseaux sociaux qui pense que Christophe Colomb est mort en 1760 et que le Ventoux se situe dans l'Himalaya (qui est la majorité, et qu'on le veuille ou non, la majorité domine, fait l'opinion et malheureusement se permet de voter) a été créé par Neymar, c'est-à-dire par un type arrosé de millions dès ses quinze piges, élevé dans le culte de lui-même et entouré d'une clique d'adorateurs qui lui tapaient dans la pogne quand il claquait les mêmes pions avec le PSG qu'à trois heures du matin sur Playstation. Un mec qui savait à peine pour quel club il jouait, peine sans doute à placer Barcelone et Paris sur une carte, jouait au poker toute la nuit avec ses potes à Bougival, a appelé à voter Bolsonaro en toute tranquillité et arboré un magnifique bandeau "100% Jesus" après la finale de Champions League 2015. Neymar a enfanté de Vinicius, qui boude pendant six mois quand on ne lui donne pas sa baballe dorée, de Yamal, qui fait venir des nains à sa soirée d'anniversaire, et d'Endrick, qui a un QI football proche de la température à Narvik en février et tire au but à chaque fois qu'il a le ballon. Sont-ce là vos idoles, jeunes gens? Inutile de dire que ce ne sont pas les nôtres.

 

De la même façon, comment peut-on décemment éprouver le moindre respect pour un type comme Cristiano Ronaldo, que certains considèrent pourtant comme le plus grand joueur de tous les temps? Le message de CR7 à la jeunesse du monde (qui l'écoute religieusement) consiste à dire que tout est bon pour se faire un maximum de fric, y compris signer en Arabie Saoudite à 37 piges pour cent millions la saison et de déclarer que le Mondial 2034 serait le plus beau de l'histoire. Nous avons affaire à une vedette des temps modernes qui pose fièrement avec l'homme orange (nous nous refusons à écrire son nom) dans le bureau ovale, a fondé un musée à sa propre gloire à Madère, se balade à sa guise en jet privé et va tenter de décrocher son premier titre mondial à 41 ans non pas pour son pays ou ses coéquipiers, dont il se tape comme de sa première boucle d'oreille, mais pour montrer qu'il en a une aussi grosse que Messi, quitte à handicaper son équipe. Et qui est l'idole de jeunesse de Mbappé, dont les posters couvraient les murs de sa chambre d'adolescent à Bondy? Cristiano Ronaldo évidemment. Et Kyky, c'est quand même le mec qui essaie de pomper les millions du Qatar directement à l'oléoduc et a sans doute négocié une prime d'un demi-million pour la qualification historique des Bleus pour la prochaine Coupe du Monde (qui ont tout de même terminé devant l'Ukraine, l'Islande et l'Azerbaïdjan malgré les sélections récurrentes de Marcus Thuram).

 

Alors oui, nous serons certainement taxés de nostalgie et de vieuxconisme (nous ne sommes pas avares de néologismes, à l'instar de Ribéry et Cyril Féraud), mais nous avons connu une autre époque: celle des Platini, ostracisé et sali par Infantino après sa carrière, des Socrates, qui a fondé la démocratie corinthiane en réaction à la junte militaire brésilienne, des Rai, qui a étudié la philosophie après le football et créé l'association Gol de Letra, des Maradona, qui crachait sur Bush et Havelange et fumait le cigare avec Fidel Castro, des Cantona, qui parlait des mouettes et des sardines et fondait le syndicat international des joueurs avec Diego et Roustan. Nous confessons même une certaine sympathie pour les grandes têtes de con de l'histoire du jeu, de Stoichkov à Hagi en passant par Romario, Ibrahimovic et Gascoigne. Parce que ces mecs-là, non contents d'êtres des personnages hors normes, hauts en couleurs et larger than life et de faire gagner leur équipe, ne juraient pas que par le pognon et le star system, même s'ils avaient un ego démesuré et un boulard à faire passer Alain Delon pour un modèle d'humilité. Sans oublier les Pirlo, Maldini, Klinsmann, Ginola, Micoud, Di Maria, Raùl, Litmanen, Luis Enrique et Bergkamp, aussi classieux en dehors du terrain que sur la pelouse. Chaque époque a les héros qu'elle mérite.

 

 

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